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1 octobre 2025
Quand le travail définit autant notre identité
« Tu fais quoi dans la vie ? » est souvent une des premières questions posée quand on quelqu’un. Bien que la question semble large de prime abord, nous réduisons souvent la réponse au travail, à l’activité professionnelle ou à un statut justifiant l’absence (étudiant, chômage, retraité, parent). Mais est-ce vraiment ça qui nous intéresse ? Le travail est-il le meilleur moyen pour apprendre à connaître une personne ?
Le travail, au centre de nos vies
La notion de travail est omniprésente dans nos vies. Il est physique, temporel, psychique et inter- relationnel :
- Notre quartier de résidence est choisi en fonction du lieu de travail ;
- Notre vie est rythmée par le temps de travail (le 9 à 5 parmi les plus réputés) où « notre journée
est terminée » quand nous atteignons le 5 ;
- Le travail est une des rares raisons parentales acceptées se séparer de son l’enfant ;
- Le rôle professionnel que nous occupons influencent la manière dont nous nous percevons et
dont les autres nous perçoivent : « Je suis psychologue ».
Le travail est devenu l’oxygène d’une société. S’il continue de jouer une telle place dans notre vie, il mérite d’être questionné.
Les aspects positifs
Heureusement, au delà des tâches que nous réalisons dans une journée, le travail nous permet de contribuer au monde, d’avoir un impact. Il met en lumière nos compétences, nos aptitudes en les récompensant par une rémunération. Qui dit travail, dit aussi statut social, sentiment d’utilité, et pour ceux tombés dans la marmite, source d’épanouissement et de réalisation personnelle. Même si le travail seul pourrait théoriquement répondre à tous les besoins de la pyramide de Maslow (besoins physiologiques, de sécurité, d’appartenance, d’estime et d’accomplissement), attention à ne pas lui accorder tout le mérite. En contraste, l’origine latine du mot travail (tripalium), qui désigne un instrument de torture, renvoie à une autre réalité : parfois nous définissons notre identité à travers un instrument de souffrance. Je travaille, donc je souffre ? Je travaille, donc je suis?
Les pièges d’une identité enfermée dans le travail
Quoi de plus simple que de choisir un métier pour définir une chose aussi complexe que l’identité ? Tentant, mais réducteur. Les inconvénients apparaissent lorsque nous apprenons à nous définir en fonction du cadre qui nous est imposé, de ce que la société attend de nous, plutôt qu’en fonction de ce que nous sommes véritablement. En filtrant notre identité à travers un filtre externe, nous risquons de nous transformer en l’ombre des autres… et nos actions se motivent par des désirs qui ne nous appartiennent plus.
Nous choisissons un travail sans savoir qui nous sommes, nous définissons uniquement une identité professionnelle et nous oublions d’exister à titre personnel. Rentrer à la maison peut devenir synonyme de vide existentiel : « Quoi faire ? Qui suis-je ? » Car si mon identité se limite au travail, quelle est-elle en dehors de lui ?
Le problème n’est pas que le travail contribue à notre identité, mais plutôt dans le fait qu’il la monopolise. Lorsque nous emprisonnons notre identité au travail, qu’elle devient dépendante de notre carrière, nous sacrifions différents aspects de notre personnalité, n’entretenant que ceux qui peuvent se manifester dans le cadre professionnel. Nous réduisons nos compétences personnelles à des compétences de bureau, notre estime de soi à une valeur monétaire, et notre personnalité à une carte de visite. Et si on ne s’en rend pas compte à temps, rassurez-vous… ou inquiétez-vous, notre santé mentale nous alertera : stress, burnout, perte de sens.
Une fausse identité ne protège pas, elle nous enferme dans une illusion sécurité. Nous avons besoin que notre horizon identitaire dépasse les limites de notre travail.
“L’enfer c’est se réveiller chaque matin et ne pas savoir ce qu’on fait ici” — Franck Miller

Le travail, seul coupable ?
Nous cherchons tous notre place dans la vie et pensons parfois que le travail est la seule voie pour y parvenir. Certes, le travail peut conditionner notre vie et notre identité, mais ne devrait pas les déterminer. C’est notre responsabilité de nous assurer que notre identité ne soit pas exclusivement définie par notre travail. Notre identité, nos habiletés et nos compétences nous appartiennent, pas au travail. Attention à ne pas se tromper de propriétaire. Etre aligné.e signifie être fidèle à soi, et non fidèle à un poste. Cela implique une connaissance profonde de soi, identifier ses habiletés et de ses difficultés, écouter ses intuitions et de ses désirs, et agir en cohérence, même en présence de peurs ou d’incertitudes.
Questionnons qui nous sommes derrière l’uniforme, derrière le masque — littéral et figuré — que nous mettons chaque matin pour aller travailler. Et si les éléments du titre étaient inversés, si l’article s’intitulait : « Quand notre identité définit notre travail » ? Peut-être est-il le temps de partir à la quête de vérité personnelle : écouter notre individualité et exprimer notre unicité.
“They laugh at me because I’m different; I laugh at them because they’re all the same.”
— Kurt Cobain
Notre identité : une étiquette ou de multiples facettes ?
Je vois l’identité comme un diamant brut avec différentes facettes. Moins on en prend soin, plus il prend la poussière, et plus on pourrait avoir l’impression qu’il ne s’agit que d’un simple caillou. Mais lorsqu’on le polit, il révèle des facettes multiples, chacune avec sa forme, sa couleur, sa lumière. Apprenons à redécouvrir ce caillou mis de côté pour reconnaitre et exprimer nos différents intérêts, passions et valeurs personnelles. Cela n’a pas besoin d’être compliqué : cela peut commencer par la manière dont nous posons une question. Et cela peut commencer dès l’enfance. Par exemple, demander à un enfant, ce qu’il veut être une fois grand, n’est pas la même chose que lui demandait ce qu’il pourrait être. Une question restreint en créant l’illusion d’un bon choix ; l’autre ouvre des possibilités et suscite la créativité.
Cultiver une identité flexible qui valorise nos contributions en dehors du cadre professionnel, c’est retrouver une liberté que le travail seul ne peut offrir.
Et si notre relation au travail reflétait le degré d’écoute et de respect de notre identité personnelle ? Quelle relation entretenons-nous avec mon travail ? Amour ? Haine ? Enthousiasme ? Désespoir ? Séparation en cours ?
Au delà de la réponse, nous aurions tout intérêt à redéfinir une relation plus nuancée et moins fusionnelle avec le travail. Un travail qui contribue à l’identité sans la dévorer, nous permettant ainsi de nous épanouir à l’extérieur de lui.
Aujourd’hui, mon défi est que mon identité et mon travail parviennent à faire équipe sans se limiter, sans s’emprisonner, sans se restreindre.
Et vous, quelle relation entretenez-vous avec le travail ? Quelles facettes de votre « caillou » avez-vous ignorées et attendent d’être révélées ?
Références
Références pour poursuivre davantage la réflexion :
Ces livres, articles et films offrent des perspectives sur la façon dont le travail peut influencer et parfois définir l’identité personnelle.
• « The Overstory » (L’Arbre-monde) par Richard Powers
Ce roman explore les vies entrelacées de neuf personnages et leur relation avec les arbres et la nature. Il aborde la question de l’identité personnelle et professionnelle à travers les perspectives variées des personnages, dont certains sont profondément liés à leur travail dans le domaine environnemental ou scientifique.
• Articles :
« When Work Defines Us: Navigating the Complexities of Professional Identity”
« Beyond the 9-to-5: Redefining Identity in a Work-Obsessed Culture”
• Films :
« The Pursuit of Happyness » (À la recherche du bonheur)
Ce film met en lumière l’histoire vraie de Chris Gardner, joué par Will Smith, un père de famille sans-abri qui lutte pour construire une carrière dans le domaine de la finance. Il explore la manière dont le travail et la quête de réussite professionnelle influencent profondément son identité personnelle et son rapport avec son fils.
« Office Space » (Travail à la chaîne) (1999)
Ce film comique et satirique aborde la déshumanisation et l’aliénation au travail dans un environnement de bureau. Il met en évidence comment les personnages principaux, prisonniers de leur routine professionnelle monotone et dépourvue de sens, remettent en question leur identité et cherchent à se réinventer en dehors de leur cadre de travail.
« Les Temps Modernes »
Ce film offre une réflexion profonde sur les conséquences sociales de la modernisation rapide, tout en capturant les luttes personnelles et existentielles des individus pris au piège dans des systèmes où la machine semble dominer l’homme. Ce film iconique résonne toujours aujourd’hui par sa pertinence intemporelle sur la recherche d’identité et de sens dans un monde de plus en plus mécanisé et impersonnel.